« Ce qui a de bien avec l’art médiocre, c’est qu’on peut tout se permettre. » (J. Lizène)

« Ce qui a de bien avec l’art médiocre, c’est qu’on peut tout se permettre. » (J. Lizène)

Même de mourir. Jacques Lizène, artiste plasticien liégeois, néodadiste versus poético-absurde, et artiste majeur de la scène belge et européenne depuis plusieurs décennies, est ainsi décédé cette fin du mois de septembre 2021. De nombreux hommages apparaissent ci et là. Les Beaux-arts de Liège, dont il a été l’étudiant, mais aussi intervenant inspirant pour une école qui se veut d’arts, et objet d’une publication monographique co-éditée par les Beaux-arts, ne pouvaient que célébrer sa mémoire. Ainsi, permettons-nous de reprendre un extrait de l’article hommage de Daniel Salvatore Schiffer, essayiste et professeur de Philosophie de l’art aux Beaux-arts de Liège, article publié ce 2 octobre sur le site L’Post :

« Hommage à Jacques Lizène : Mort d’un dandy en creux

74 ans : il n’était ni vieux ni jeune ; il n’avait d’ailleurs pas d’âge, lui qui, les yeux pétillants de malice mais le sourire toujours bienveillant, était primesautier comme un adolescent tout en semblant porter, au soir de sa vie, l’absurde poids de l’existence.

Oui : mon ami Jacques Lizène, même lui, pour lequel je nourrissais une tendre affection, qui illumina jadis, par son inénarrable sens de la dérision tout autant que son immense culture, quelques-unes de mes plus belles nuits d’ivresse underground, sobrement désespérée, lorsque nous hantions le comptoir du mythique Cirque Divers, haut lieu liégeois de la contre-culture, pataphysique matinée d’un zeste acidulé de surréalisme au pur jus de belgitude, s’en est allé ce 30 septembre 2021.

Je l’aimais beaucoup, ce petit, par sa taille, et pourtant grand, par son intelligence, Jacques ! Il avait la sensibilité, à fleur de peau, des clowns tristes, mais aussi des artistes géniaux, qui se cachent derrière le masque d’une feinte joie, mais ô combien salutaire pour ces solitaires impénitents, ces exilés de l’intérieur, ces subversifs suicidés de la société, de l’ordre établi et de la morale ambiante.

Davantage : même ses légendaires ricanements, ses rires étouffés plus que sonores, avaient la douceur, comme pour s’excuser de leur impertinence, des vrais gentils : ceux qui, infaillibles hôtes de leur indomptable esprit d’indépendance, n’apprécient ni le bruit ni la fureur, mais la seule authenticité, à défaut de vérité philosophique, de l’esprit, sinon du cœur, en ses plus insondables, d’autant plus admirables, arcanes.

Libre et libertaire : Un anar de luxe par delà son allure faussement négligée

Jacques était, au sens le plus noble du terme, un vrai anarchiste, libre et libertaire, sans être toutefois, au contraire de certains de ses pairs du passé (je pense, notamment, à Byron, Voltaire, Casanova ou Chamfort), libertin : un anar de luxe par-delà son air faussement négligé, ses vêtements apparemment défraîchis et pourtant impeccablement propres, ses mains soignées et ses doigts délicats, sa gestuelle aérienne et son pas léger, sa silencieuse mais fière allure, et son visage marqué, cependant, par le temps qui passe, inexorablement. Jacques, malgré sa bouche où les dents se faisaient de plus en plus rares, était même beau, radieux, lorsqu’il levait vers ses lèvres ensoleillées, ivres de savoir bien plus que d’alcool, ses immanquables verres de bière mousseuse. (…)

Danse, cadence, décadence

Danse, cadence et décadence : Jacques, ce discret mais sûr provocateur, « petit maître de l’art médiocre, sinon nul » comme il se plaisait lui-même à se qualifier non sans une évidente dose d’humour, fut le plus raffiné des iconoclastes, le plus désespérément lucide des briseurs de tabous, aussi subtil intellectuellement que désenchanté artistiquement, le plus généreux des avares de vaine gloire. L’Ecclésiaste, du reste, l’avait déjà dit, en son infinie sagesse, dans un très ancien Testament : « vanité des vanités : tout est vanité en ce bas monde » !

Ce bas monde, mon cher Jacques, ce faux mais gentil nihiliste en mal d’amour inavoué et que je ne vis jamais accompagné d’une femme, vient de le quitter, précisément, pour des sphères plus hautes, plus à son humble et pourtant insigne (dé)mesure : celle qui abat tout jugement d’ordre frauduleusement esthétique, mais seulement catégoriel, empli de faux-semblants et autres préjugés de mauvais goût, pour s’élever, bien plus majestueusement malgré sa modestie, à la sublimité de l’apparent désordre artistique, la seule création qui vaille ! »

Daniel Salvatore Schiffer

Article complet à lire sur le site de L’Post, sous le titre Hommage à Jacques Lizène : mort d’un dandy en creux, D. S. Schiffer, 2 octobre 2021

450 450 Bernard Secondini