
Le sang a une mémoire
Le sang a une mémoire a été conçue comme un pendant à la peinture d’Albert Ciamberlani, En hommage aux héros de la colonisation exécutée pour le pavillon de l’état indépendant du Congo à l’Exposition universelle de Liège en 1905 et installée à l’Académie des Beaux-Arts depuis l’entre-deux-guerres. « J’ai étudié pendant 10 ans dans le bâtiment de la rue des Anglais et cette œuvre monumentale m’est familière, explique Paula Nogueira. Pendant longtemps, comme la plupart des gens qui empruntent le grand escalier de l’Aca, je n’ai pas vraiment prêté attention à son message qui, en tant qu’afro-descendante, me blesse. Certes, il faut la replacer dans son contexte. Mais cela ne doit pas empêcher de réagir. Je voulais que mon intervention active l’esprit critique et appelle à retourner à la vérité historique. »
L’œuvre de Paula Nogueira a les attributs d’une scène de genre. C’est le spectacle d’un bal populaire. Suivant une composition qui organise l’espace pictural autour d’un « oiseau de paradis » avec ses feuilles oblongues portées par de longs pétioles rayonnants, quatre couples occupent la piste de danse ; à l’avant-plan, deux hommes partagent un verre, sans doute de la Simba ou de la Tembo. Les attitudes, les vêtements et les coiffures lissées des femmes africaines nous ramènent au début des années 1960, au moment de l’indépendance du Congo. Il faut relever la mixité raciale des danseurs, laquelle induit l’idée que « les deux cultures se partagent la place, se rencontrent et s’animent » (PN). Cette mixité est encore incarnée par la figure féminine à l’avant-plan, celle-là qui nous regarde. Comme Paula Nogueira, elle est métisse : « Pour moi, explique l’artiste, dans la colonisation, c’est le métissage qui gagne. Ma peinture délivre un message de respect voire de fusion des différences. Son ambiance est donnée par ces gens qui se mélangent et qui s’aiment. Elle dénonce le racisme, la haine et les ordres de supériorité entre humains. Je voulais aussi évoquer le sort des ‘métis’ nés d’un père européen et d’une mère congolaise. Les autorités belges les voyaient comme des déviants puisqu’ils remettaient en cause la stricte hiérarchie raciale sur laquelle s’appuyait le système colonial. Ils étaient retirés à leur mère et placés sous tutelle dans une volonté ségrégationniste. Cet aspect douloureux de l’histoire de l’occupation belge fait aujourd’hui l’objet de nombreux débats et a récemment été qualifié par la justice de crime contre l’humanité. »
Le sang a une mémoire comporte des références plus directes encore. Le sol est jonché de pépites d’or pour évoquer l’exploitation des ressources minières. Paula Nogueira y a éparpillé des masques et une statuette observés au Musée de Tervuren ; ils renvoient au pillage des richesses culturelles du pays. Des cannes à sucre rappellent les vastes plantations gérées par des sociétés belges dans le Bas-Congo. Mais surtout, deux hévéas avec les saignées caractéristiques des techniques de récolte de leur sève réveillent le spectre des heures les plus sombres de la colonisation. C’est bien à ces moments-là qu’il faut situer la fillette à gauche de la composition : sa main gauche est coupée, nous renvoyant à l’épisode du « caoutchouc rouge » et aux violences extrêmes infligées aux populations autochtones par les membres de la Force Publique, qui avaient pour instruction d’amputer leurs victimes. Elle « pointe du bras » un Tintin coiffé de l’emblématique salacot. Il fuit en vélo vers la Belgique, le dos chargé d’un sac du précieux latex. Il faudra relire le très controversé Tintin au Congo (1930-31) et relever que son auteur fait la part belle à « l’imaginaire colonial » qui n’est rien d’autre que raciste. A bien y regarder, la fillette indique la fuite du héros d’Hergé à un léopard assis, animal hautement symbolique pour les peuples d’Afrique centrale ; ses vertus s’articulent autour de notions de protection, de force, de pouvoir et de lien avec le monde spirituel.
Dans une courte note d’intention, Paula Nogueira explique avoir cherché à équilibrer l’ambiance sereine de « son » bal populaire et la gravité des références historiques afférentes aux exactions des colonisateurs. Elle conclut son texte par deux questions : « Pouvons-nous réparer toutes les douleurs en évitant d’y faire face ? Peut-on vraiment parler d’amour si l’on ne reconnaît pas la douleur qui a été causée par le sang ? »
Pierre Henrion
Le sang a une mémoire a bénéficié du soutien de la Direction, du conseil social , des membres du corps professoral ainsi que du Conseil des Etudiants de l’Académie des Beaux-Arts de Liège et constitue le TFE de Paula Padua Nogueira défendu en juin 2026 pour l’obtention du grade de Master en arts plastiques, visuels et de l’espace dans l’option « Peinture » (Professeur : André Delalleau).
Paula Padua Nogueira
Le sang a une mémoire
2,30 x 4 m
huile sur toile
2026


